• Roxane Ruvel

Art des jardins / L'humour

Les pièges et surprises malicieuses au sein du jardin et du parc

 

Laissez-moi vous partager un type ludique et amusant de composition paysagère qui n’est plus vraiment à la mode dans les parcs et les jardins de notre époque. Dans cet article rétrospectif, on va parler d’une manière divertissante de concevoir un jardin et de créer une expérience récréative pour les visiteurs qui se voient être mystifiés de nombreuses manières par des inventions ingénieuses. Ces inventions, source d'espièglerie, sont des pièges et des farces prenant la forme de surprises hydrauliques, ainsi que de machines et de pièces articulées. Elles viennent surprendre et faire rire le visiteur, souvent à ses dépens, pour le plus grand divertissement du propriétaire des lieux et des promeneurs.



Époque: du XIVe au XVIIe siècle

Période traversée: Moyen-âge tardif, renaissance, baroque/rococo, classicisme 

Localisation: France, Allemagne, Italie, Belgique


 

Sommaire de l'article :

 

1. Machines et objets articulés

Des créations sophistiquées déjà présentent au moyen-âge qui servent l'art de la farce

 

Parc du château du Vieil-Hesdin, France, 1432. Des écrits* de Colard-le-Voleur (artiste et ingénieur du parc) rapporte une épopée burlesque. On y apprend l'existence d’une galerie où, si les hommes actionnaient les “boucles” au-dessus d’eux, il se faisait frapper la tête. On y reporte aussi des machines qui soufflent de la suie et de la farine, avec au fond de la galerie, un miroir déformant initialement conçu comme un jeu, installé en 1308 par Mahaut d'Artois pour que “les gens veoir quant ilz sont broulliez et quant ilz regardent dessus, ilz sont derechief tous emboulerez de farine et tous blans”. Dans une salle attenante, Colard décrit : un ermite fait pleuvoir tout partout comme l'eau qui vient du ciel,... et aussi tonner et neiger et aussi escliter comme on se le veoit au ciel... En plus du plafond, le système d'arrosage fut compléter au fil des siècles. La surface du sol fut doublée afin de poser des trappes qui s'ouvrait sous le passage des visiteurs afin de les faire tomber dans l'eau. En plus de ces farces mécaniques, on retrouve aussi des espaces du parc piégés, tel que des ponts qui s’écroulent sous les pieds du visiteur qui tente de s’échapper, se retrouvant ainsi trempé dans l’eau, collant de suie et de farine.


On retrouve aussi des automates et des marionnettes de bois animés. Parfois un jardinier se cachait derrière, criant aux visiteurs de sortir de la galerie tandis que l'automate s'animait avec une trompe. On retrouvait aussi des automates-objets, comme un livre qui projette de l’eau sur quiconque essaye de l’ouvrir. Dans la villa di Pratolino, (1569-1583 ; XVIe) à Vaglia, Toscane, construite par François Ier de Médicis et aussi surnommée “le parc des merveilles” se trouvait la fontaine de la Lavandière (disparue à l’heure actuelle). C’était une femme automate en marbre qui serrait un linge et éclaboussait les passants avec de l’eau. À côté d’elle se trouvait un enfant qui urinait après avoir soulevé sa chemise.

Je vous recommande de jeter un coup d'œil au parc qui est un des plus copiés au monde. C'est une ingénierie incroyable.  Ici >

Ces différents automates étaient au service du rire et de la farce, mais on en retrouvait d’autres qui servaient surtout à l'émerveillement. Au sein du Parc du château du Vieil-Hesdin, il y est décrit huit conduits cachés dans le sol pour “moulliez les dames par dessoubz“. Ci-dessous, au jardin de Saint-Germain-en-Laye, on retrouve en plus des automates, des subterfuges aquatique. Ce qui nous amène à le seconde partie de cette article.



« Le système hydraulique ingénieux faisait mouvoir des maréchaux-ferrants qui battaient à grands coups de marteaux de fer sur l’enclume. (...) Tandis que des jets d’eau perfides arrosaient les spectateurs. »




Abraham Bosse, Vue de la grotte d’Orphée, 1624




2. Les surprises hydrauliques

Des embuscades pour rafraîchir et amuser les invités

 

L'Italie, notamment la Toscane, serait la terre d’origine des surprises hydrauliques, appelées “scherzi d'acqua”. Une des caractéristiques principales de ces surprises hydrauliques est leur capacité à toujours arriver de l’endroit le moins attendu pour augmenter la surprise. Dans la Villa Caprile, (1640), maison secondaire du Marquis Giovanni Mosca, située à Pesaro, l’eau est activée manuellement et traverse le jardin en animant des statues, mais surgit aussi des roseraies, des haies et des massifs fleuries. Autre exemple dans la villa di Pratolino. Ce jardin de la renaissance italienne était composé d’orgues hydrauliques musicaux, de fontaines sculptées et de jeux d’eau amusants éphémères. Créés par l'ingénieur Bernardo Buontalenti, des pièges-surprises et des tours humoristiques hydrauliques étaient installés dans les statues et les grottes pour faire rire, rafraîchir et amuser les visiteurs. Ci-dessous l’exemple du colosse de l'Apennin (en italien : Il Colosso dell' Appennino), du sculpteur flamand Jean Bologne, comportant des chambres et des grottes truffées de “scherzi d'acqua” fonctionnant avec des capteurs de poids.



Lorsqu’un visiteur marchait sur une dalle ou un escalier piégé, les statues projetaient des jets d’eau sur son visage. Elle répandra la mode des “scherzi d’acqua” au sein de l’Europe jusqu’au XVIIIe environ.


Une planche montre "des groupes de seigneurs et de châtelaines, à fraises empesées, qui s’amusent à s’asperger sous une fontaine à vasque devant un joli jardin de style flamand."
"Divertissement dans un jardin flamand au XVIe siècle". Vredmann de Vries intitulé Hortorum viridariorumque élégantes du XVIe siècle.

Dans le château de Vandreuve (c.1750), en Normandie, on retrouve des inspirations des jardins de la renaissance italienne, et notamment les surprises hydrauliques. La marquise de Rambouillet actionnait des manivelles reliées à des tuyaux placés dans ses bosquets et dans diverses sculptures. On retrouve encore ce genre de mécanisme en Europe dans le parc du Château de Hellbrunn, le jardin de la villa barbarigo, la villa Bonacorsi ou encore la villa Litta. Jets d'eau qui s'activent au passage des visiteurs, pendant le repas, lors de la contemplation de statut, sur des bancs...




Malgré les nombreux textes recensant le développement des scherzi d'acqua en Europe à partir du XVe, on remarque déjà l'existence de ces surprises hydrauliques en France au XVe siècle, dans le parc médiéval du château du Vieil-Hesdin, mentionné plus haut.



3. La fin d’une mode

Une forme à remettre au goût du jour ?

 

Cet aspect du jeu et du rire dans le jardin va parfois être qualifié de mauvais goût, car le rire est créé par un comique de situation, mettant en scène un visiteur malmené au centre du divertissement. On sait que des critiques sont émises par le grave Bernard Palissy, réprimant les pièges ouverts sous les pieds des visiteurs. Ou encore l’hostilité de Le Notre vis-à-vis des surprises hydrauliques, déjà présente dans le Versailles de Louis XIV, qu’il limitera à la grotte de Téthys, ici racontée par Jean de La Fontaine dans son roman Psyché :



 « L'eau se croise, se joint, se rencontre, se rompt, se précipite à travers les rochers, et fait comme alambics distiller leurs planchers. Niches, enfoncements, rien ne sert de refuge : ma muse est impuissante à peindre ce déluge »


Cependant, à cette époque (fin du XVIIe), ces ingéniosités commençaient à être démodées, et aucune de mes recherches ne me permet d’affirmer une mauvaise réaction de la part des visiteurs, ni un mépris ou un sentiment de démonstration de pouvoir chez le propriétaire. Au contraire, durant la renaissance, des écrits de voyage de Montaigne vers Augsbourg, en Allemagne, relate son amusement lorsqu’il visite un jardin d’une maison de campagne des Függer, une famille de financiers : « (...) il y a force petites pouintes qui ne se voyent pas. Cependant que les dames sont amusées à voir jouer ce poisson, on ne fait que lâcher quelque ressort : soudain, toutes ces pouintes élancent de l'eau menue et roide jusques à la teste d'un homme, et remplissent les cotillions des dames... ». On note aussi que la Villa di Pratolino a était tout d’abord pensé comme un parc d’amusement dont le thème était l’eau, et le château d’Hesdin, imaginé par ses princes successifs comme un paradis où tout est favorable à l’émerveillement et l’amusement.


 

J’espère que ce premier article de la rubrique d'Art des jardins vous a plu et inspiré. Personnellement, j’ai pris énormément de plaisir à faire ses recherches et ça m’a trop donné envie d’expérimenter ça dans mes futurs conceptions ! Je pense que ça serait incroyable à voir (et ça a sûrement déjà dû être appliqué) dans d’autres domaines de l’aménagement de l’espace et notamment celui de l’architecture :)


À bientôt ! ☀️



*Compte de dépense par Colard-le-Voleur en 1432 et publié en 1849 par le Comte de Labord



Bibliographie

 

ARTICLE DE REVUE : 

. Pièges et surprises espiègles au sein des jardins et des parcs - LEJEUNE Daniel "Les surprises hydrauliques dans les anciens jardins", in Jardin de France, n°624 (2013)

SITE INTERNET : 

. Pièges et surprises espiègles au sein des jardins et des parcs - Daniela Bazzani, Couronnes d'eau, Hellbrunn Schloss [en ligne]. 23 mai 2013. Disponible sur : http:// giardinonaiadi.blogspot.com/2013/05/follie-dacqua-hellbrunn-schloss.html 

. Le parc du vieil Hesdin [en ligne]. Disponible sur : http://www.levieilhesdin.org/leparc.php 

. La rampe des Grottes et le mur des Lions du Châteauneuf de Saint-Germain-en-Laye [en ligne]. 1 novembre 2009. Disponible sur : http://stgermaincommerce.over-blog.com/article-la-rampe-desgrottes-105643701.html

. Villa di Pratolino In Wikipédia, l'encyclopédie libre [en ligne]. Fondation Wikimedia, 25 mars 2020. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Villa_di_Pratolino


Légende

 


1. Jardin-surprise du château de Vendeuvre. Les jets d'eau s'activent au passage des promeneurs. Philippe Alès

2. Nymphaeum, construit entre 1585 et 1589 Villa Litta Lainate. Salles entièrement décorées de mosaïques de galets blanc et noir et de galets peints à la détrempe et ses jeux hydrauliques.

3. Scherzi d'Acqua de la Villa Bonaccorsi dissimulé entre les pavés, surprend et rafraîchie les visiteurs. 4. Bancs arrosés par les Scherzi d'Acqua dans le jardin de la Villa Barbarigo

5. Dans le parc du Château d'Hellburnn, mise en scène d'un déjeuner : Markus Sittikus fait un signe de tête à un serviteur actionnant les jeux d'eau, arrosant ses invités et le laissant sec.